Algorithme et IA : la Cour des comptes épingle France Travail
Dans un rapport publié le jeudi 8 janvier, la Cour des comptes critique l’approche de France Travail concernant son usage de l’intelligence artificielle. La juridiction financière pointe de graves lacunes sur la conformité RGPD et la gouvernance, ainsi que des redéploiements internes d’effectifs au lieu d’une véritable réduction de postes. Pour une utilisation optimale de cette technologie, elle fait quelques recommandations.
C’est une première dans son histoire. Le jeudi 8 janvier 2026, la Cour des comptes a publié un rapport de 124 pages entièrement consacré à l’utilisation de l’intelligence artificielle par un opérateur de l’État, France Travail, ex-Pôle emploi. Le gendarme financier, qui évalue les actions en matière de numérique dans l’administration, présente des résultats contrastés après dix ans d’utilisation de l’IA par France Travail. Ainsi, il juge l’usage de cette technologie globalement positif, mais pointe des lacunes au niveau de certaines pratiques, notamment celles relatives à la gestion et à la protection des données.
France Travail utilise l’intelligence artificielle depuis 2015
Pour rappel, France Travail a commencé à utiliser l’intelligence artificielle à partir de 2015, mais à titre expérimental. C’est en 2018, que l’agence déploie véritablement un programme autour de cette technologie intitulé « Intelligence emploi ». Aujourd’hui, ses équipes ont quotidiennement recours à 27 applications différentes d’IA, principalement pour aider les conseillers dans leur travail.
Parmi ces solutions figurent ChatFT, un agent conversationnel maison qui rédige des courriers à la place des conseillers ; Néo, le moteur de recherche IA qui fouille instantanément dans les dossiers des demandeurs d’emploi ; et MatchFT, un algorithme qui envoie des propositions de candidats par SMS aux entreprises. Ces outils sont censés délester les conseillers des corvées administratives pour qu’ils passent plus de temps avec les demandeurs d’emploi.
Le recours à l’IA a amélioré le travail au quotidien
Dans son rapport, la Cour des comptes précise que le recours à l’intelligence artificielle a « permis aux conseillers de se concentrer sur des fonctions d’accompagnement, d’accroître le nombre global d’entretiens avec les demandeurs d’emploi, d’améliorer la qualité du service, de réduire le délai de traitement des allocations et de renforcer l’autonomie des demandeurs d’emploi ».
Aussi, cette technologie aurait permis d’orienter vers les bons services les mails, dont le nombre est passé de 19,5 millions en 2017 à 34,3 millions en 2024. En outre, l’outil d’analyse automatique de CV, en particulier, aurait facilité l’inscription des demandeurs d’emploi et leur aurait fait gagner du temps.
Le déploiement des solutions d’IA a coûté 93 millions d’euros
D’après les calculs de la Cour des comptes, le déploiement des solutions d’IA a coûté 93 millions d’euros entre 2017 et 2024, pour 120 millions de gains. Si l’opération semble rentable, l’institution doute des gains financiers réels pour France Travail. Elle constate également que les gains réalisés par le déploiement de l’IA ne se sont pas traduits par une réduction nette des effectifs, mais par des redéploiements internes.
Par ailleurs, les Sages pointent des lacunes inquiétantes au niveau de la gouvernance. En effet, les élus et représentants, qui siègent au conseil d’administration, organe devant superviser l’opérateur, n’ont été informés du programme « Intelligence emploi » qu’un an et demi après son lancement. Thibault Guilluy, le Directeur général de France Travail, reconnaît à demi mot cette faille.
Chez France Travail, les outils d’IA ne respectent pas le RGPD
La Cour des comptes note aussi et surtout avoir découvert des problèmes de conformité au RGPD. Sept ans après l’entrée en vigueur du texte européen de référence sur la protection des données (2018), France Travail présente toujours des « lacunes importantes » dans l’analyse de conformité de ses outils, indique le rapport. L’agence n’aurait quasiment jamais vérifié si ses algorithmes respectaient ces règles européennes.
Pour les magistrats financiers, c’est une faute grave quand on gère les CV, les situations familiales et les données d’indemnisation de millions de demandeurs d’emploi. Dans une réponse au gendarme financier, le directeur général de France Travail Thibaut Guilluy assure adhérer « aux préoccupations majeures de la Cour en termes de sécurité et conformité » et promet de corriger les failles détectées.
France Travail peut mieux faire
Toutefois, la Cour des comptes fait quelques recommandations. En plus d’appeler à un respect du RGPD, elle préconise d’opter pour des données regroupées et régulièrement actualisées. Elle conseille aussi à l’opérateur de se doter d’un suivi des coûts relatifs à l’utilisation de l’IA et de mettre à jour régulièrement la liste des cas d’usage à mobiliser au service des gains d’efficience. Enfin, les Sages proposent la « mise à l’étude » d’un outil permettant aux demandeurs d’emploi de connaître le montant de leur indemnisation. Au moins 55% des appels et 40% des mails reçus concernent justement cette demande.






